Amé

 

La classe grise. La grise classe. Les murs, le tableau, les uniformes. Même le ciel par la fenêtre. Tout est du même triste gris. Délavé.

Elle joue avec son stylo, il tape contre son bureau sans couleur, minuterie décalée parmi la symphonie des scribouillages. Le temps s'écoule avec une lenteur exaspérante. Sa feuille est presque vierge, et le regard inquisiteur de son maître d'école devrait lui mettre un bon coup de pied aux fesses, mais Amé continue de fixer l'horloge effrontément.

À à peine dix ans, elle est déjà blasée par la monotonie des jours. Sa lèvre supérieure se gonfle comme une grenouille alors qu'elle joue avec sa dent qui bouge. La troisième en haut à droite. Elle est toute douce contre sa langue, l'ivoire à peine entamé par le sucre corrosif des bonbons. Bientôt elle tombera et la cavité lui rappellera l'absence de ce qui faisait partie d'elle.

Un soupir bruyant s'échappe de ses lèvres. La petite asiatique maigre comme un clou porte sa main à sa bouche pour y rogner les quelques morceaux d'ongle qu'elle n'aurait pas déjà happé dans son incontrôlable impatience.

Tout est gris. Pourtant elle tique et en oublie les bouts de peau autour de son index. Tout est gris. Mais ce gris est différent. Le silence est étrange aussi. Le bourdonnement qu'elle entend n'a rien à voir avec le grattement des stylos. Il emplit l'espace, entêtant.

Les autres élèves ne bougent plus. Amé tourne la tête pour les observer tous un à un, pas un frémissement de leur part. Puis une bouche s'ouvre dans le tableau.

Son hurlement d'effroi reste coincé au travers de sa gorge. La vision qui s'offre à elle est monstrueuse, une sorte de tentacule gigantesque dont l'extrémité est un trou béant hérissé de pics. Cette chose est là pour déchiqueter, arracher et avaler. La Bouche se tend immédiatement vers une petite fille aux boucles blondes, tel un immense élastique tendu entre le tableau et le centre de la classe. Ses crocs claquent sur sa chair tendre et Amé reste figée d'horreur alors qu'un liquide noirâtre gicle sur le sol et les murs. Une goutte sombre s'étale sur sa joue, la crispant de tout son être.

La Bouche semble l'observer quelques instants, seule enfant non figée. Enfin elle se rétracte et retourne à l'abri du vortex hypnotique.

 

Aussitôt, le temps reprend son cours. Les tâches sombres se sont évaporées et la fillette dévorée n'a pas bougé d'un iota, son regard courant sur la feuille d'examen. Amé reste seule dans son incompréhension, le cœur battant à tout rompre. Elle s'est peut-être endormie... Le tableau ne lui a jamais paru aussi effrayant.